mercredi 28 septembre 2016

Ne sautez pas - Frédéric Ernotte


Ne sautez pas

Frédéric Ernotte

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Editions Lajouanie
Parution le 26/08/2016
Pages : 304
ISBN: 978-2-37047-0737
Prix : 19 €



Présentation de l'éditeur



Est-ce forcément mal de ne pas faire le bien ? Assis sur le toit d’un des plus hauts gratte-ciel de Bruxelles, Mathias est songeur. Les jambes du laveur de vitres balancent dans le vide à plus de cent mètres du sol.

Alors qu’il réfléchit au travail d’intérêt général que la justice lui a imposé (vendre en porte à porte des gadgets pour une association humanitaire), un homme paniqué surgit derrière lui. Mathias ne le sait pas encore, mais la minute qui va suivre va radicalement changer sa vie. Un engrenage impitoyable vient de s’enclencher…



Extraits



« Amende suivie d’un travail d’intérêt général… Je n’avais envie ni de balayer nos rues ni de repeindre des façades.

Inconsciemment, j’ai prononcé deux mots du bout des lèvres : une O N G ? »

                                                                                          ***

« – Mais arrête avec tes s’il vous plaît et va te jeter sous une bagnole ! Tu crois quoi ? Que tu peux pleurnicher toute ta vie et poser ton cul sur un trottoir en attendant que les autres fassent tout pour toi ? Tu n’as pas d’autres rêves que d’être l’exemple à ne pas suivre et de tendre ton gobelet vide aux personnes qui te frôlent sans le vouloir ? »

                                                                              ***

« Je longe la corniche, enjambe le garde-fou et m’assieds face à l’étendue verte. Bruxelles la verdoyante. J’enfonce mes écouteurs et dégaine mon casse-croûte. Je mords dedans à pleines dents en balançant mes jambes dans le vide. J’aime cette sensation de liberté. »


Mon avis


Que j’étais impatiente de le lire celui-là.  Faites comme moi, sautez sur « Ne sautez pas », vous ne serez pas déçu.

Frédéric Ernotte est un jeune écrivain belge.  Il nous propose ici son second roman.

Le premier était sous le signe du polar, un vrai régal, c’était « C’est dans la boîte » mon avis est ici

Celui-ci est différent.  Son éditeur Lajouanie dont je vous reparle plus longuement bientôt le définit de façon claire "Roman pas policier mais presque".

Mathias Van Rosten, la trentaine file depuis quatre ans le parfait amour avec Elisa, infirmière.   Il est laveur de vitres sur nacelle sur de grands immeubles.  Il aime son boulot qu’il fait en compagnie d’Al, un vrai père pour lui.  

Il aime conduire vite, ce qui lui a valu une condamnation à des travaux d'intérêt général.  Son beau-frère Raph est toubib sans frontières, il fait du bien autour de lui.  Alors, lors de sa condamnation il a suggéré au juge de faire sa peine pour une ONG.  Résultat : il vend des figurines en plastique en porte à porte à leur profit.

Ce n'est pas simple tous les jours mais il fait de belles rencontres.  

Entre-temps une réflexion lui est venue,  ça le  travaille : "Est ce que ne pas faire du bien, c'est mal ?" .  

Il imagine avec sa copine des arnaques pour convaincre les gens et vendre plus de modules en plastique.  Les discussions avec Raph son beau-frère lui ouvrent les yeux sur le travail des associations humanitaires...   

Mais détrompez-vous ce n'est pas barbant, tout au contraire.  Petit à petit sans s'en rendre compte notre esprit lui aussi finit par se mettre en marche, les questions et réflexions germeront petit à petit dans notre tête de lecteur, insidieusement comme ça naturellement...

Peut-on aider tout le monde ?  être présent partout dans le monde ?  Comment déterminer l'urgence ? 
Ce récit que l'auteur situe dans la littérature blanche a la particularité d'être mené comme un thriller, jamais on ne s'ennuie, car on passe aussi à des réflexions sur les séries télés, les jeux télés que notre protagoniste imagine et invente.

C'est plein d'humour, de surprise.  On passe avec beaucoup de brio et de légèreté du rire aux tensions, de l'anecdote à la vraie réflexion.  Le personnage de Mathias est super bien construit tout comme l'histoire.  

Une chose est certaine, Frédéric Ernotte nous emmène ailleurs avec beaucoup de fraîcheur, de vivacité, de jeux de mots.  Impossible de lâcher ce bouquin car il y a un vrai rythme, une tension qui s'installe peu à peu et va grandissant et en fait un vrai page turner.

Je me suis régalée alors n'hésitez plus sautez sur "Ne sautez pas", excellent moment garanti.  Une plume à suivre.


Un coup de ♥

Les jolies phrases

On n'a jamais le temps.  Il faut le prendre et le dompter pour en faire un prisonnier docile.

Faut pas confondre l'intelligence et la culture générale. J'peux te dire que t'es un p'tit gars intelligent.  Pas parce que tu sais me citer des villages en Afrique.  Ça, c'est à la portée du premier touriste venu.  Par contre, te dire que t'as intérêt à pouvoir les sortir au bon moment pour ne pas passer pour un con, ça, c'est intelligent.

J'vais te raconter une anecdote.  J'avais un professeur de Français à l'école.  Un acharné d'orthographe.  Ça rigolait pas à l'époque, tu sais.  On avait peur de faire des fautes.  Aujourd'hui, pouah c'est un grand n'importe quoi ! Au lieu d'apprendre aux enfants à écrire, on change le dictionnaire en fonction de leurs fautes.

Je sais maintenant que la meilleure manière de tourner une page est de ne pas la lire à tout le monde.

Il y a une grande différence entre mentir et ne pas dire toute la vérité.  L'honnêteté est parfois contre-productive.

La frontière entre une victoire et une défaite est finalement plus ténue qu'il n'y paraît.

C'est le problème quand on vit sur les nerfs.  On ne voit pas les clignotants.  On avance sur la réserve et seule la panne sèche peut nous faire prendre conscience que lever le pied est une option respectable.  Ce n'est pas dans le marathon lui-même qu'on sent ses muscles brûler le plus, mais à la seconde à laquelle on s'arrête.

Qu'on le veuille ou non, la mort est une première de la classe.  Une employée du mois.  Une fonctionnaire un peu trop zélée.  La mort est une droguée du travail.  Un pion sans coeur qui décime l'échiquier sans scrupule.  Sans se retourner.  Sans se rendre compte des dégâts.  Elle détruit des vies sans se préoccuper un quart de seconde de la haine qu'on lui voue.  Elle est libre. Indomptable.  Gourmande et insatiable.  Elle est rebelle et elle nargue tous ceux qui se mettent en travers de sa route. La mort est cruelle. Ponctuelle.  Elle fixe des rendez-vous qu'elle n'oublie jamais.

Je n'arrive pas à distinguer le bien du mal.  Je suis persuadé d'avoir agi correctement et, en même temps, de terribles regrets se sont invités dans ma vie.  L'insouciance me manque.

Les oiseaux se cachent peut-être pour mourir, mais pas les gens qui viennent de subir un tremblement de terre.  Ils viennent crever devant toi en te suppliant de faire quelque chose pour les aider.

Il faut avoir la lucidité de partir avant de faire du mauvais travail.

L'horizon est bien plus lointain lorsqu'on ne pointe pas son nez en direction de ses chaussures.

Entraîner quelqu'un dans sa chute ne la rend pas moins douloureuse.

Nous ne pouvons pas aider tout le monde, mais tout le monde peut aider quelqu'un.





mardi 27 septembre 2016

Il pleuvait des oiseaux - Jocelyne Saucier

Il pleuvait des oiseaux

Jocelyne Saucier

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Folio 5874
Gallimard
Parution 08/01/2015
224 pages,
Pays : Québec
ISBN : 9782070458752
Prix  : 7.10


Présentation de l'éditeur

Trois octogénaires épris de liberté vivent selon leur propre loi en forêt profonde dans le nord de l'Ontario. Non loin de là, deux hommes, l'un gardien d'un hôtel fantôme et l'autre planteur de marijuana, veillent sur l'ermitage des vieillards. Leur vie d'hommes libres et solitaires sera perturbée par l'arrivée de deux femmes. D'abord une photographe en quête du dernier survivant des grands feux qui ont ravagé la région au début du XXe siècle. Piuis une deuxième visiteuse, très vieille celle-là, Marie-Desneige, un être aérien et lumineux qui détient le secret des amours impossibles. La vie ne sera plus la même à l'ermitage. 


Il pleuvait des oiseaux est un superbe récit qui nous entraîne au plus profond des forêts canadiennes, où le mot liberté prend tout son sens. L'émotion, brute et vive, jaillit à chaque page.


L'auteur

Jocelyne Saucier


Jocelyne Saucier a fait des études en sciences politiques et du journalisme en région. Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman. Ce dernier a remporté le Prix des cinq continents de la Francophonie, le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec, le Prix littéraire des collégiens, le Prix des lecteurs Radio-Canada, le Prix France-Québec et dernièrement, le Prix Grand public Salon du livre de Montréal / La Presse. Il a été finaliste au Grand Prix du livre de Montréal, au Prix des libraires 201, au Prix Antonine-Maillet et au Prix des lycées français d’Amérique du Nord, dévoilé en mars 2013 et au Combat de livres de Radio-Canada 2013. Le dernier roman de Jocelyne Saucier a été encensé par la critique autant que par le public, et ce, à travers le monde! Il pleuvait des oiseaux est traduit en anglais et en suédois, sera adapté au cinéma par Outside Film et sera publié en France dans la prestigieuse maison Denöel.


Source : éditions xyz

Mon avis 

C'est une pépite, un joyau. Quelle belle découverte. Merci à Ariane de la librairie TULITU pour le conseil.

C'est avec ce bijou que j'ai fait mes premiers pas dans la lecture québécoise que j'avais très envie de découvrir.

Imaginez, trois octagénaires qui ont tout plaqué pour vivre au fond des bois, dans des cabanes près du lac de Cochrane, le tout dans des conditions sommaires.

Charlie, ancien trappeur, Tom et Ted. Ils se sont promis d'être libres et de choisir le moment de leur mort dans l'hypothèse où ils ne pourraient plus marcher. Ils vivent en ermite, reclus, oubliés de tous par choix au fond des bois.

Leur seul trait-d'union est Bruno, un marginal qui cultive un champ de Marijuana non loin de là, et Steve qui tient un hôtel. Ils veillent à leur apporter le ravitaillement.

Ted vient de s'éteindre comme ça, il était un des seuls survivants des Grands Feux de Matheson (Ontario) en 1916. Il avait à l'époque à peine quatorze ans. Une photographe est à sa recherche pour un reportage qu'elle réalise.

Elle arrivera trop tard et rencontrera Charlie.. Petit à petit, il se confiera, racontera, lui montrera les centaines de toiles que Ted a laissées.

Une autre intruse arrivera dans cette petite communauté, et sera rendue à la vie. C'est Marie Desneige, quatre-vingt deux ans. Elle a passé sa vie enfermée dans un asile psychiatrique, internée depuis ses seize ans.

La vie, la mort... Mort que nos amis ont décidé de choisir le cas échéant, est un des thèmes abordés dans ce magnifique récit, mais on parle aussi d'amitié et d'amour. Rien n'est impossible même lorsque l'on vit le quatrième âge.

Une plume fluide, entraînante, poétique et chaleureuse. Jocelyne Saucier nous décrit à merveille la nature, les bois mais aussi les sentiments, c'est une conteuse hors pair.

Un récit magnifique, touchant et émouvant. un roman magnifique, vous l'avez compris un énorme, magistral coup de coeur.

C'est une lecture commune avec Marie-Anne du blog Sur la route de Jostein, son avis est ici


Les jolies phrases

Et pourtant, c'est dans la forêt qu'il prenait la mesure de son être, qu'il respirait l'air du monde, qu'il sentait son appartenance à la puissance de l'univers.

La liberté, c'est choisir sa vie.

Il y avait un pacte de mort entre mes p'tits vieux.  Je ne dis pas suicide, ils n'aimaient pas le mot.  Ce qui leur importait, c'était d'être libres, autant dans la vie qu'à la mort, et ils avaient conclu une entente.

Il faut comprendre, c'est l'ignorance, la noirceur, la peur de tout ce qu'on ne voit pas, ne comprend pas, c'est l'époque qui a fait ça.

La folie n'était peut-être que cela, un trop plein de tristesse, il fallait simplement lui donner de l'espace.

C'était comme essayer de lire un livre qui n'avait pas été écrit.  On s'y perdait à imaginer ce qu'on voulait voir.

On ne peut rien savoir d'un vieillard si on ne va pas à ses yeux, ce sont eux qui détiennent l'histoire de sa vie.  Si le regard est aveugle, la photo le sera aussi s'était dit la photographe.

Le grand âge lui apparaissait comme l'ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.

La souffrance quand elle s'empare de quelqu'un ne laisse place à rien d'autre.

La tentative, c'est la souffrance, le suicide, c'est la décision d'y mettre fin.



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samedi 24 septembre 2016

Petit pays - Gaël Faye

Petit pays

Gaël Faye

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Grasset
Parution : 24/08/2016
Pages : 224
Format : 140 x 205 mm
Prix :  18.00 €
Prix du livre numérique: 12.99 €
EAN : 9782246857334

Prix Fnac


Présentation de l'éditeur

En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français…


« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages... J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d'être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »


Avec un rare sens du romanesque, Gaël Faye évoque les tourments et les interrogations d’un enfant pris dans une Histoire qui le fait grandir plus vite que prévu. Nourri d’un drame que l’auteur connaît bien, un premier roman d’une ampleur exceptionnelle, parcouru d’ombres et de lumière, de tragique et d’humour, de personnages qui tentent de survivre à la tragédie.

L'auteur nous en parle



dans la grande librairie


Mon avis

Immense coup de coeur.

Un premier roman pour Gaël Faye qui nous vient au départ du monde de la musique et du rap.

Il est comme son héros franco-rwandais.

Gaby (Gabriel) au début de son livre nous parle d'aujourd'hui. Il est en France, il a trente-trois ans.  Il a du mal à s'intégrer dans le pays de son père et a la nostalgie, l'envie d'un retour dans le pays de son enfance le Burundi.

Il est métis. Son papa est un entrepreneur français et sa maman est rwandaise exilée au Burundi depuis l'âge de quatre ans.

Du haut de ses dix ans, il nous raconte son enfance là-bas à Bujumbura avec sa soeur Ana.  Une enfance idyllique dans un pays superbe, il a l'innocence de l'enfance, tout est merveilleux pour lui et ses potes : Gino, Armand, les jumeaux et Francis , tous des enfants d'expats.

La douceur des mangues volées chez la voisine, leurs 400 coups.

Il ne comprend pas la différence entre les deux ethnies HUTU et TUTSIE.

Il sait que les Hutus sont plus nombreux et ont un grand nez, et que les Tutsis sont grands et maigres au nez fin comme sa maman, et ils cohabitent ensemble.  Mais très vite il sera confronté à la réalité et à la haine entre les deux ethnies.  D'ailleurs chez lui Prothée et Innocent se disputent parfois.

Il comprendra l'ampleur des différents qui les animent lors de la première élection démocratique du Président Ndadaye et quelques mois plus tard le 21 octobre 1993 lors du coup d'état.

Dans le pays d'origine de sa mère commence le génocide et l'horreur.  Il quittera alors de façon brutale le monde de l'enfance.

Un sujet dur, d'il y a plus de vingt ans, j'ai toujours en mémoire le massacre des Casques Bleus au Rwanda.  Un sujet brûlant toujours d'actualité aujourd'hui.

Gaby sera confronté au racisme, à l'exclusion, à l'atrocité de la guerre touchant de près la famille de sa maman.  Il devra fuir son pays, être déraciné.  La difficulté d'intégration, un pied en Afrique, un pied en France, difficile de se sentir chez soi, l'envie, la nostalgie du retour.

Ce sujet difficile est raconté d'une façon magnifique avec une poésie, une écriture nécessaire, indispensable qui m'a envoûtée.  J'ai dévoré ce récit.  Une très très belle découverte, docu, autobio-fiction.

Une plume à suivre qui fera parler d'elle j'en suis certaine.

Ma note  ♥♥♥♥♥





Les jolies phrases

Je viens de si loin que je suis encore étonné d'être là.

La poésie n'est pas de l'information.  Pourtant, c'est la seule chose qu'un être humain retiendra de son passage sur terre.

"Ça va un peu".  Parce que la vie ne pouvait pas aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.

Quand tu vois la douceur des collines, je sais la misère de ceux qui les peuplent.  Quand tu t'émerveilles de la beauté des lacs, je respire déjà le méthane qui dort sous les eaux.

Plus tard, quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie. Il faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus.

Beurk ! Il n'y a que les blancs et les Zaïrois pour manger des crocodiles ou des grenouilles.  Jamais vous ne verrez un Burundais digne de ce nom toucher aux animaux de la brousse !  Nous sommes civilisés, nous autres !

Un spectre lugubre s'invitait à intervalle régulier pour rappeler aux hommes que la paix n'est qu'un court intervalle entre deux guerres.  Cette lave venimeuse, ce flot épais de sang était de nouveau prêt à remonter à la surface.  Nous ne le savions pas encore, mais l'heure du brasier venait de sonner, la nuit allait lâcher sa horde de hyènes et de lyacons.

Pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays.  J'ai découvert l'antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou d'un autre.

Il suffira d'en tuer quelques-uns et tous les blancs de ce pays seront évacuées.  Cela fait partie de leur stratégie.  Les grandes puissances ne vont pas risquer la vie de leurs soldats pour celles de pauvres Africains.


Le Rwanda était devenu un immense terrain de chasse dans lequel le Tutsi était le gibier.  Un humain coupable d'être.  Une vermine aux yeux des tueurs, un cancrelat qu'il fallait écraser.

Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Mon père disait que le jour où les hommes arrêteront de se faire la guerre, il neigera sous les tropiques.






Un petit bonus, en chanson





mardi 20 septembre 2016

Ce qu'elle ne m'a pas dit - Isabelle Bary


Ce qu'elle ne m'a pas dit

Isabelle Bary



Luce Wilquin
Sméraldine
Septembre 2016
256 pages
ISBN 978-2-88253-525-7
Prix : 20 €


Présentation de l'éditeur



Marie et Alex forment un couple en apparence conventionnel. Elle est une enfant unique et une chercheuse scientifique de 47 ans. Lui est un prof de philo converti en vendeur de soutiens-gorge, issu d’une famille généreuse et démonstrative. De leur union est née Nola, une jeune femme de presque 16 ans, hypersensible et en quête de sens. Leur quotidien semble banal, rythmé par le boulot, les disputes et les fous rires.

Ce petit train-train ronronne paisiblement, ponctué par des touches d’humour, mais certains détails nous montrent des failles. Les failles de Marie, plus précisément, avec lesquelles Alex et Nola semblent tenter de composer. Ayant peur de tout et étant touchée par des TOC, Marie caresse constamment la plume autour de son cou, offerte à sa naissance par son père.

L'auteur

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Isabelle Bary est née à Vilvorde en 1968, d’une maman mi-flamande, mi-anglaise et d’un papa bruxellois francophone.

Comme les chevaux, la lecture et le chocolat, l’écriture a conquis son cœur dès l’enfance, mais la possibilité de la vivre n’est venue que bien plus tard.

Ingénieur commercial Solvay, sa courte vie de « femme d’affaires » prend une tournure particulière en 1994: elle part, un an, sac au dos pour explorer le monde. Quelques années plus tard lui vient l’envie de conter cet événement, Globe Story paraît en 2005 aux Éditions Complicités.

Le virus est ancré. La plume ensuite ne la quitte plus. En 2008, un premier roman : « Le cadeau de Léa » aux Éditions Luce Wilquin (finaliste du Prix Première et du Prix Jean Muno) a séduit de nombreux lecteurs. Son second roman, « Baruffa », paraît en février 2009, chez le même éditeur. Luce Wilquin lui accordera aussi sa confiance pour le troisième « La prophétie du jaguar », paru en février 2011 et encouragé par l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique. En mars 2011, les Éditions Luc Pire lui proposent de participer à l’élaboration d’une nouvelle collection ayant pour but de stimuler le goût de lire auprès des voyageurs du train. C’est dans cet esprit que le roman « Braine Blues » paraitra en septembre 2011. Un cinquième roman « La vie selon Hope » est paru début février 2013, aux Éditions Luce Wilquin. Il a remporté le Prix Soroptimiste de la romancière francophone. « Zebraska » paraît en octobre 2014, aux Editions Luce Wilquin, avec le soutien de la Scam. Ce dernier roman connaît toujours un franc succès tant en Belgique que chez ses voisins francophones.

Au fil de l’écriture romanesque, l’auteure participe de façon régulière à l’écriture de plusieurs « collectifs » dont « Marginales », dirigé par Jacques De Decker et « J’écris ton nom », une collection des Éditions Couleurs Livres. En 2006, elle entame avec une amie photographe un travail sur les sans-abri de Bruxelles. Ce projet sur les démunis se concrétise en 2009 sous forme d’un beau livre : « Juste un regard » qui parait en novembre 2010 aux Éditions Avant-Propos.

En 2007, Hervé Broquet (Éditions Couleur livres) lui commande pour sa collection « Dialogues », la rédaction d’un livre sur l’humanité en médecine, avec la collaboration du Dr Jacques Brotchi. « Le malade et le médecin, une commune humanité » paraît en septembre 2008.

« Ce qu’elle ne m’a pas dit » (septembre 2016) est son sixième roman aux Editions Luce Wilquin.

Source : son blog


Mon avis


Marie est une belle blonde quadra aux yeux bleus, elle est mariée à Alex Fransolet.  Leur fille Nola est une belle brune aux yeux noirs.   C’est troublant, on dirait Barbie et Blanche Neige.
C’est une famille bourgeoise d’aujourd’hui avec une ado un peu rebelle. 
Marie a été élevée par sa grand-mère Mamysuzy, elle avait trois ans lorsque ses parents sont morts dans un accident.  C’est peu après le décès de sa grand-mère,  juste après la naissance de Nola il y a seize ans, qu’elle a reçu un dossier bleu contenant deux cahiers … qui lui révélerait ses origines et l’accident de ses parents.

Elle a lu le premier et découvert que son père était d’origine amérindienne.  Elle n’a pas eu la force de lire le second intitulé « l’accident ».  Un passé trop lourd, qu’elle a enfoui dans un de ses tiroirs, reportant toujours le moment de connaître la vérité.  Ne pas savoir, garder le secret… mais ce dossier la rongeait.

Nola a toujours connu ses origines INNUS, mais en grandissant elle éprouvait le besoin d'en savoir plus sur Lily et Maïkan, ses grands-parents.

Un jour, Marie l’a surprise par hasard dans une conversation chat avec Jeronimo, un INNU vivant au Canada. Nola faisait sa petite enquête et voulait savoir.  Plus possible pour Marie de reporter la vérité.  Mère et fille se sont parlées. Marie allait lire ce cahier mais voulait prendre le temps d’apprivoiser son histoire, petit à petit elle partagerait avec sa fille, tentant ainsi de se rapprocher et retrouver cette complicité perdue.

Ce cahier transcrit en italique dans le roman est le témoignage de Mamysuzy, son enquête sur l’accident.  Qu’est-il réellement arrivé à Lily et Maïkan en 1971 ?
Maïkan a des origines « innu », c’est l’occasion d’en apprendre plus sur ces amérindiens qui peuplaient une partie du Canada jadis.  Ils vivaient près de la nature, trappeurs dans les années vingt.  Une  minorité qui a perdu ses terres et ses droits car l’homme blanc a tout fait pour les « désindianiser », pour leur faire perdre leurs traditions, leurs croyances et même leur langue.  Ils ont souffert, été malmenés, victimes du racisme.  Difficile de leur donner une place dans la société.

Alors lorsqu’un métis et sa douce retournent au pays, près du Lac St Jean pour connaître leurs origines et défendre la culture innu, cela ne plaît pas forcément. 

Le secret de famille est distillé savamment tout au long de ce roman choral où Marie, Alex et Nola nous partagent leur ressenti. 
L’écriture est intelligente, vive, dynamique.  Ce secret de famille nous est peu à peu présenté comme un thriller, la tension monte peu à peu , on en a le souffle coupé, on veut savoir.  Cela fonctionne très bien, l’intrigue est bien menée.  La seconde partie se lit d’une traite, vous avez compris j’ai adoré, un joli coup de cœur de la rentrée.

Je pense que ce coup de cœur est partagé par Julie des Petites Lectures de Scarlett dont l’avis de notre LC se trouve ICI.










Les jolies phrases


Pour savoir qui on est, maman on doit savoir d'où on vient.

Ça vaut quoi une vie, Marie, si on ne peut même pas la raconter ?

Je ne veux pas apprendre qui je suis en une nuit.  On met des années à faire ça avec les enfants.


Désormais, ces silences sont comme des lames de rasoir qui cherchent à m’entailler la peau et, pour me défendre, je les utilise en retour. 

Pour Marie, se voiler la face était le seul moyen de nous (Nola, elle et moi) préserver de l’impensable, mais en réalité nous n’étions préservés que d’une chose : la vérité.

Les chandails sont décidément trop petits pour abriter la douleur des gens trahis.  Le mien me serrait si fort, je l’ai enlevé comme on ôte une pelure.

Marie, ne pas savoir qu’on ne sait pas est une chose.  Savoir qu’on ne sait pas est insupportable.

Ne plus avoir le choix, être privée de cette liberté de décider de savoir ou pas me débarrassait d’un poids.  J’ai compris alors que ce jour serait celui d’une délivrance, celui de la fin d’une légende et de sa suite de contraintes, d’artifices et de faux-semblants.  

Ce n’est pas la réalité qui cause nos pires cauchemars, mais l’écart qui sépare cette réalité de la fièvre de notre imaginaire.

Il fallait que tout le monde retrouve sa place.  Et avoir sa place, ce n'est pas que géographique, c'est aussi exister dans le regard de l'autre.  Il ne fallait pas que nous cessions d'exister.










dimanche 18 septembre 2016

L'administrateur provisoire Alexandre Seurat

L'administrateur provisoire

Alexandre Seurat



Rouergue
La Brune
août 2016
192 pages
18,50 €
ISBN
978-2-8126-1104-9

Présentation de l'éditeur

Découvrant au début du récit que la mort de son jeune frère résonne avec un secret de famille, le narrateur interroge ses proches, puis, devant leur silence, mène sa recherche dans les Archives nationales. Il découvre alors que son arrière-grand-père a participé à la confiscation des biens juifs durant l’Occupation. Le récit tente d'éclairer des aspects historiques souvent négligés jusqu'à récemment, l’aryanisation économique de la France de Vichy, crime longtemps refoulé par la mémoire collective. Une enquête à la fois familiale et historique bouleversante, s’appuyant sur des documents réels

Mon avis

J'avais adoré "La maladroite" paru il y a un an chez Rouergue - mon billet est ici -.  J'étais impatiente de retrouver la plume d'Alexandre Seurat.

Un décès celui du frère du narrateur - il était hanté par la Shoah - va dévoiler un secret de famille. Un lourd secret.  Son arrière grand-père était administrateur de biens provisoire sous le régime de Vichy.  Sa famille a banalisé les faits, c'était comme ça à l'époque ...

Une claque pour le narrateur, arrière-petit-fils de Raoul H.  Il veut savoir qui il est vraiment.

Avec l'aide de son oncle d'abord, puis d'un universitaire, il va avoir accès aux archives, celle de l'inventaire du Commissariat Général aux questions juives.

Raoul H était Administrateur provisoire de biens et dépendait directement du Commissariat aux affaires juives, c'est toute l'organisation économique sous le régime de Vichy.

Les entreprises juives sont répertoriées à l'automne 40, une affiche jaune mentionne qu'elles sont juives.  Ensuite l'administrateur de biens prend possession du bien, en dresse un inventaire, cherche un repreneur - c'est ce que l'on nomme l'aryanisation économique - et revend l'affaire.

"La liquidation des biens juifs ne fut pas une spoliation - comme le fut la liquidation des biens des congrégations religieuses au début du siècle -, elle fut une transmutation où les biens mobiliers ou immobiliers étaient convertis en espèces dont l'Etat français garantissait la propriété aux Juifs."

Il faut donc distinguer spoliation (le vol légal) du pillage - car à l'époque, spolier est un travail. (Article 7 - L'administrateur provisoire doit gérer en bon père de famille.)

A l'époque c'était comme ça.  C'est horrible car en prenant le contrôle et en revendant les biens les familles étaient sans ressources, puis ce fut le Vel d'Hiv, la déportation et l'envoi dans les camps sans retour le plus souvent.

Le narrateur ressent le poids de la culpabilité de ses ancêtres, et rend aussi hommage aux victimes à travers deux cas précis.

Le sujet est fort, très bien documenté.  Alexandre Seurat semble avoir trouvé son style dans le docu-fiction.  Son écriture est très belle, allant à l'essentiel : un livre indispensable qui lui permet de revisiter le passé.

Ma note : 7/10

Les jolies phrases

Il faudrait refuser de dire d'accord, il faudrait chaque fois dire non, ça ne peut pas être comme d'habitude.

Il faut donc distinguer la spoliation (le vol légal) du pillage - car à l'époque, spolier est un travail; (art 7) L'administrateur provisoire doit gérer en bon père de famille.

Au fond, la Caisse des dépôts et consignations était devenue, après la guerre, comme un immense cimetière.

Il y a sûrement quelque part dans son corps -mais où ? - un endroit où fouiller pour trouver cette parole arrêtée, mais je n'arrive jamais à remonter tout à fait assez haut, tout à fait assez loin dans le corps de mon père pour qu'on parle, ce qui s'appelle parler.
Je voudrais pousser devant moi des mots qui diraient plus que je n'ai jamais dit, des mots qui seraient capables de nous soulever tous, je ne les trouve pas.